Jour 1, Théorisation : Le paysage sonore, une approche multi-sensorielle du territoire ?

L’esthétique paysagère, juste pour les yeux :

Le concept de paysage est né notamment au contact des peintres[1], permettant d’éduquer les populations à la représentation et narratologie visuelle plus qu’à leur propre perception sensorielle liée aux 5 sens. C’est pourquoi, on parle d’une approche mono-sensorielle du paysage.

La naissance de la perspective et la notion de point de vue sont des jeux de représentation construits exclusivement pour l’œil. L’esthétisation du paysage selon Augustin Berque s’articule autour de la notion de contemplation et de beauté[2]. Le beau est représenté dans un cadre, délimité puisque protégé. Le laid serait dès lors ce qu’il se passe hors du cadre. Pour avancer cette idée rappelons la naissance des jardins à la française. Au moyen-âge, la volonté de l’homme d’artificialiser la nature pour mieux la maitriser, la « ranger dans un cadre » lui permettait de l’affronter. La nature brute fait peur.

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La laideur renvoie dès lors à la notion d’immonde. C’est exactement l’idée d’être « hors de mon monde », de ne pas maîtriser la situation. Les sons, autant matière complexe que matériau composite, apparaissent le plus souvent sous des formes inorganisées : ce sont tous les bruits du monde. Un bruit est souvent qualifié de désagrément, de nuisance. C’est ainsi la recherche de problèmes, de véritables noises[3] s’il on peut dire. Alain Rey le définit comme « un ensemble de sons sans harmonie ».[4]

De natures aléatoires et inopinées, les bruits viennent perturber notre propre monde. Le bruit dérange puisqu’il est émis par les autres. En ce sens, les bruits sont « hors de mon monde » et donc immondes…

Cependant, un bruit c’est également le résultat ou témoignage de ce qu’il se passe à un moment donné. Il n’est donc pas forcément que dérangeant et perturbateur. Il nous renseigne sur le territoire dans lequel on évolue. Le compositeur Edgard Varèse a développé ainsi l’idée de bruit considéré comme un son en devenir. « On appelle bruit toute nuisance sonore qui, dès lors que l’on s’y intéresse, devient un son »[5]. Se basant sur les conclusions d’Abraham Moles, il montre qu’une forme sonore n’existe qu’en fonction de sa réception. Le bruit n’est donc pas une nuisance en lui-même mais le pur produit de la réception d’une transmission :

« En résumé, il n’y a aucune différence structurelle  absolue entre le bruit et le signal. Ils sont de même nature. La seule différence qui peut être logiquement établie entre eux est basée exclusivement sur le concept d’intention de la part de l’émetteur. Un bruit est un signal que l’expéditeur ne veut pas transmettre »[6].

A la différence de la musique qui se considère comme un « son organisé », le bruit est un « son inorganisé », c’est pourquoi on dit qu’il n’est pas harmonieux. John Cage explique que « ce qui est inouï est inaudible »[7], ce que l’on n’a jamais entendu au préalable ne peut être immédiatement apprécié. Le son inorganisé est souvent entendu mais pas forcément écouté, on dira d’ailleurs que l’on entend un bruit et que l’on écoute une musique…

Paysage sonore partagé, entre paysage sonore vécu et paysage sonore rêvé :

La notion de « soundscape » en tant que paysage sonore vis-à-vis du visuel permet d’avancer dans un narratif actif interagissant. Il est à la fois paysage pratiqué et immersif & paysage remémoré, vécu et rêvé. Pour Théodora Manola, Docteure en urbaniste :

« Le paysage Pratiqué  appartient au domaine de l’agir, il s’agirait d’une émotion esthétique au sein de laquelle sont inextricablement liés les perceptions, les sentirs et les représentations. Le paysage Remémoré qui appartient au domaine du souvenir, c’est-à-dire du discours et des représentations : il cristallise nos émotions et notre relation affective au monde »[8].

soundscape

La notion de « paysage sonore » ou soundscape inventée par R. Murray Schäfer, conçoit en son centre, l’auditeur, qui s’oriente dans l’environnement acoustique en fonction de ses propres stratégies de perception. Le compositeur Albert Mayr développe l’idée que le paysage sonore, en tant que phénomène naturel, agit sur l’auditeur en fonction à la fois de sa perception physiologique et surtout de sa représentation esthétique.

Pour Mayr :« Le paysage sonore donc, et on accepte aujourd’hui cette idée pour le paysage visuel également, est une construction subjective et changeante qui varie de sujet en sujet, en fonction de son background culturel et social particulier »[9].

Murray Schäfer propose ainsi de différencier le paysage sonore en deux entités, le paysage sonore réel et le paysage sonore fabriqué autrement appelé paysage sonore vécu et paysage sonore rêvé. On retrouve une fois encore le lien entre le paysage pratiqué et remémoré (cf. Théodora Manola).

Il propose dès lors de décomposé le paysage sonore en trois éléments principaux, permettant de construire une classification des bruits ambiants :

  • Les sonorités maîtresses ou toniques

En musique, le terme key désigne la fondamentale, elle n’est pas toujours perceptible par l’auditeur. C’est le son à partir duquel les autres sons seront perçus. Les sonorités toniques ne sont pas toujours conscientisées, mais elles « marquent les tempéraments des personnes qui les vivent ».

Des exemples de sonorités toniques dans la nature sont le bruit du vent, de l’eau, des forêts, des plaines, des oiseaux, des insectes et, dans les zones urbaines, le bruit de la circulation.

  • Les sons à valeur signalétique ou signaux sonores

Ces sons figurent au premier plan d’un paysage sonore. On les entend consciemment. Ce sont par exemple des signaux d’avertissement tels que le bruit des cloches, des sifflets, des klaxons, des sirènes, etc.

  • Les marqueurs sonores

Le terme désigne un son caractéristique d’un endroit, marqueur identitaire d’un lieu.

Dans le travail du designer « des sons de l’urbain » proposé durant ce workshop, l’idée est bien de partir de l’analyse et de la mise en protocole du paysage sonore réel pour déduire puis construire le paramétrage du paysage sonore fabriqué.

Le principe est de se baser sur une démarche sociologique, d’écoute augmentée et d’analyse du paysage sonore réel (jour 1) pour déterminer les paramétrages du paysage sonore fabriqué et la manière de raconter la ville avec les sons qu’elle génère…

Cours théorique Lundi 28 avril, Pauline Desgrandchamp et Nicolas Despas


[1] Voir Anne Cauquelin, L’invention du paysage, édition PUF, « quadrige », 2004.

[2] Voir Augustin Berque, La pensée paysagère, Archibooks, coll. Crossborder 2008.

[3] Cette notion est apparue suite à un entretien avec Fréderic Luckel, sémiologue et qui propose une relation sémantique entre l’anglicisme « noise » signifiant bruit et le terme français noise en tant que problème.

[4]Alain Rey, dictionnaire historique de la langue française, édition Le Robert.

[6]Ibid, p 78.

[7] John Cage, Silence, éditions Denoel, 2004, p72.

[8] Voir Théa Manola, « Conditions et apports du paysage multisensoriel pour une approche sensible de l’urbain. Mise à l’épreuve théorique, méthodologique et opérationnelle dans 3 quartiers dits durables européens: WGT, Bo01, Augustenborg », sous la direction de Chris Younès (CNRS, LAVUE, Gerphau, ENSAPLV) et Gabriel Faburel (Lab’Urba IUP UPEC), 2012, p27.

[9] Albert Mayr, Deux écologies pour les basses fréquences, in Sonorité n°7, Ecologie sonore entre sens, art, science, septembre 2012, p34.

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